Contexte et objectif de la journée
La journée d’étude visait à examiner la question de la restitution des dépouilles humaines et des biens culturels congolais conservés en Belgique et ailleurs, en croisant :
- perspectives scientifiques (anthropologie, histoire, psychologie)
- perspectives institutionnelles (musées, États)
- perspectives communautaires (chefferies, diaspora)
- perspectives éthiques et politiques (justice, réparation)
Elle s’inscrit dans une dynamique récente d’accélération des débats et initiatives, notamment en Belgique et en RDC.
Cadres d’analyse principaux développés
A. Historicisation et construction des collections
Les interventions ont montré que :
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- les collections de restes humains proviennent de contextes coloniaux marqués par la violence (guerres, exhumations, collectes pseudo‑scientifiques)
- leur constitution s’inscrit dans un système de production du savoir colonial (classification, anthropométrie, racisation)
- leur conservation s’est faite sans questionnement éthique pendant plusieurs décennies
Ces collections ne sont pas neutres : elles sont le produit d’un rapport de pouvoir colonial.
B. Déplacement du regard : de l’objet à la relation
Un consensus fort émerge sur la nécessité :
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- de dépasser une approche purement archivistique ou matérielle
- d’adopter une approche relationnelle et plurielle des savoirs
Cela implique :
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- intégrer les archives, mais aussi les mémoires orales
- articuler savoir scientifique et savoir communautaire
- considérer les dépouilles comme des personnes, et non des objets
C. Restitution comme processus psychosocial
L’intervention de Jean Kalombo met en évidence que :
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- la restitution est un processus émotionnel et identitaire
- elle produit :
- de la réappropriation
- de la re‑socialisation
- de la reconstruction mémorielle
Elle doit être pensée comme :
un processus de mémoire collective, de deuil et de justice réparatrice [
D. Restitution et resémantisation
Patrick Mudekereza insiste sur :
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- la nécessité de redéfinir le sens des objets restitués
- le rôle des communautés et des artistes dans cette « resémantisation »
- les limites du musée comme acteur monopolistique de production du sens
Le musée peut devenir :
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- un obstacle s’il fige les significations
- un partenaire s’il accepte une pluralité d’interprétations
Enjeux politiques et institutionnels
A. Position de la RDC
Le représentant officiel souligne :
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- la création d’une commission nationale de restitution (2023)
- une approche progressive, bilatérale et structurée
- la restitution comme :
- acte de justice
- réparation morale
- restauration de la mémoire et de la spiritualité
La restitution des restes humains est considérée comme une priorité politique nationale
B. Blocages et tensions
Plusieurs difficultés identifiées :
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- absence de cadre juridique international clair
- lenteur des procédures étatiques
- désaccords sur :
- la réparation (financière vs symbolique)
- les modalités de restitution
Comparativement :
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- la Suisse a avancé plus rapidement que la Belgique dans certains cas
C. Débat sur la législation
Deux visions s’opposent :
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- nécessité d’une loi structurante
- ou possibilité d’avancer sur base de volonté politique et accords bilatéraux
Enjeux anthropologiques et spirituels
A.Statut des dépouilles
Consensus fort :
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- une dépouille n’est pas un objet scientifique
- elle reste une personne socialement et spirituellement active
Chez certaines communautés :
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- une dépouille non inhumée = âme errante
- cette situation peut créer un déséquilibre communautaire
B. Restitution et rituel
La restitution doit permettre :
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- la reprise du processus de deuil
- la restauration de l’ordre symbolique
- la réintégration des ancêtres dans la communauté
Enjeux sociaux contemporains
A. Déconnexion culturelle
Constat partagé :
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- une partie importante des populations congolaises est aujourd’hui déconnectée de :
- son histoire
- ses traditions
- sa spiritualité
Conséquence :
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- difficulté à préparer la réception des restitutions
B. Rôle des institutions culturelles
Les musées en RDC jouent un rôle clé :
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- éducation culturelle
- revalorisation des traditions
- préparation progressive des populations
C. Rôle de la diaspora
La diaspora intervient comme :
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- relais de mémoire
- acteur de sensibilisation
- médiateur entre institutions européennes et communautés d’origine
Débats majeurs issus des tables rondes
A. Restitution vs réparation
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- restitution matérielle ≠ réparation complète
- besoin de :
- reconnaissance officielle
- vérité historique
- justice symbolique
B. Justice pénale comme levier
Certains intervenants suggèrent :
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- recours au pénal (recel de cadavre, blanchiment)
- levier juridique en l’absence de cadre international
C. Proposition clé : lieu mémoriel national
Une proposition structurante :
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- création d’un lieu de mémoire national (Kalunga Kongo)
Fonctions :
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- accueil des dépouilles non identifiées
- espace de commémoration nationale
- outil d’unification mémorielle
Dimension éthique et humaine
Moment clé : intervention de la famille Van de Ginste
Cette intervention introduit une dimension inédite :
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- reconnaissance et excuses des descendants du collecteur
- affirmation que les descendants portent aussi cette mémoire
Ils déclarent :
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- désapprobation des actes passés
- demande explicite de pardon
- positionnement comme « victimes du système »
==> Ce moment marque un tournant vers une reconnaissance intergénérationnelle des responsabilités.
Conclusion générale
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La restitution n’est pas un simple transfert matériel → elle est profondément sociale, culturelle, spirituelle et politique
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Elle nécessite une approche intégrée → États + institutions + communautés + chercheurs + diaspora
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Elle implique un travail préalable essentiel → éducation, sensibilisation, réappropriation culturelle
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Elle pose une question de justice historique → vérité, reconnaissance, réparation
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Elle ouvre un chantier de transformation des institutions muséales → vers une co‑construction du sens
La journée marque :
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- une étape intermédiaire importante
- une volonté partagée d’avancer
- la nécessité d’un passage
- Le passage du débat à l’action structurée
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