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Moi c’est Jean Kalombo, comme vous venez de le dire, doctorant en co‑tutelle entre l’Université de Lubumbashi et l’Université libre de Bruxelles.
Ici j’ai la casquette de doctorant, bien sûr, mais en psychologie, contrairement à ceux qui m’ont précédé, qui sont historiens ou anthropologues.
Quand je réfléchissais sur la journée, je me suis posé autant de questions : sur quoi voudrais‑je beaucoup plus m’entretenir avec vous ? C’est alors que je pensais à ce thème un peu beaucoup plus provocateur par rapport à la restitution de l’invisible, les rituels psychosociaux du retour des objets de pouvoir et des dépouilles…
Ce titre pouvait avoir une connotation beaucoup plus nationale, mais il cadre beaucoup plus avec mon terrain d’étude qui est le Katanga.
Ma présentation va s’articuler sur trois points essentiels : premièrement, je vais essayer de faire une petite contextualisation ; par la suite, une certaine méthodologie, comment on a procédé sur le terrain ; et on va vous présenter quelques résultats en rapport avec la manière dont les communautés sources se représentent cette question du rapatriement, cette question de la restitution aussi des biens culturels.
J’ai voulu entrer dans les deux parce qu’elles vont presque dans le même sens.
Par rapport à la contextualisation, je n’ignore pas que, comme le disent les rapports, restituer vise à restituer aux propriétaires légitimes du bien leur droit d’usage et de jouissance, ainsi que toutes les prérogatives que confère la propriété.
Eh bien, lorsqu’on aborde la question de la restitution, que ce soit des dépouilles ancestrales, que ce soit des biens culturels, c’est qu’on cherche à ce que les gens au niveau de la République démocratique du Congo puissent se réapproprier le patrimoine.
Mais une chose, c’est que… il ne s’agit pas du retour du même là‑dessus, mais du même différent. C’est‑à‑dire que le patrimoine, on l’a démontré ici, il a subi différentes modifications par rapport à son sens original.
Mais cette question de restitution, par ailleurs, suscite également des émotions. Parce que quand ces biens pourraient rentrer en République démocratique du Congo demain ou après‑demain, comment les communautés sources peuvent entrevoir ces retours ?
Que ce soit des objets, que ce soit des dépouilles dans leur terre d’origine.
Ces émotions seraient aussi liées au fait que ces objets sont passés de leur essence d’objets culturels aux œuvres d’art dans les musées… mais aussi que les dépouilles ancestrales sont passées du corps défunt au corps patrimonialisé.
C’est‑à‑dire qu’il y a une certaine confusion entre la considération de ces deux comme corps humains ou comme des choses.
Mais une chose est vraie :
la reconstruction du passé fait partie intégrante des processus de réconciliation intergroupes.
C’est que par l’acte de restitution, par l’acte de…, on pourrait essayer de renouer les relations entre les deux communautés : communauté belge et communauté congolaise.
Je ne vais pas essayer de beaucoup dire là‑dessus par rapport à la position… qui considère parfois que la Belgique cherche à échapper à la question de restitution pour parler beaucoup plus de transfert, peut‑être pour éviter la question de réparation.
Mais parler de restitution aujourd’hui, ce n’est pas un sujet nouveau.
Depuis 1973, à la tribune des Nations unies, le feu président de la République aurait introduit une demande de restitution… en obtenant quelques objets, mais chose grave, il y a eu par la suite la disparition de ces objets.
Et en mars 2019, le Président de la République démocratique du Congo, Son Excellence Félix Antoine Tshisekedi, estime qu’il est temps que la Belgique rende les biens durant la colonisation. Mais comment rendre ces objets ? C’est qu’on doit aussi tenir compte du point de vue des communautés concernées.
Pourquoi tenir compte de ces avis ?
Parce que, lors du retour de la dent de Lumumba en 2020, il y a eu beaucoup de controverses. Les gens ont essayé d’analyser, de mettre différents avis par rapport à l’authenticité de cette dent… ce qui a posé un petit souci par rapport à la co‑création de ces grands patrimoines historiques de notre nation.
Et de toutes ces questions, il se dessine quelques enjeux par rapport à cette question de la restitution. Le premier enjeu, c’est que certains considèrent cet acte comme un moyen de réconciliation, alors que d’autres le considèrent comme un cadeau des anciens colons à l’égard des anciens colonisés.
Mais d’autres se posent aussi la question sur l’après‑restitution.
Parce qu’on ne peut pas seulement voir aujourd’hui, on doit aussi se poser la question sur ce qui va venir après cette restitution.
Notre cheminement scientifique du point de vue psychologique vise à analyser les conditions psychosociales des réappropriations et des resocialisations de ces patrimoines culturels spoliés pendant la colonisation auprès des communautés sources.
Il s’agit de voir de quelle manière les communautés sources s’identifient à ces objets, quant à la propriété psychologique, à quel degré les individus s’identifient à ces objets, à ces dépouilles ancestrales.
Voir leurs attitudes, leurs représentations par rapport au retour de leur patrimoine.
Nous avons effectué des premières missions sur le terrain : du côté de la question de Lusinga, comment les gens se représentent cette question, et aussi du côté de certaines localités où le crâne reste non localisé.
Notre recherche va aussi s’étendre vers les représentations de toute la communauté du Katanga.
Puis une dernière étape avec un questionnaire pour un échantillon plus large pour analyser les attitudes.
Pour la première phase, nous avons interrogé environ 100 personnes, avec une diversité la plus large possible : chefs coutumiers, féticheurs, chefs religieux, agents de l’État et citoyens.
Sur la mémoire de la colonisation :
il y a des avis nuancés : certains perçoivent les aspects positifs, d’autres remettent en cause les faits passés.
Sur les objets culturels, il existe une diversité :
- objets utilitaires
- instruments de musique
- objets de pouvoir
- insignes
- esprits de la nature
- esprits des ancêtres
- reliques ancestrales
Et quand on parle de ces objets, les gens ne voient pas seulement l’objet mais ce qui est caché derrière l’objet.
C’est pour cela que je parle de la restauration de l’invisible.
Pour les dépouilles humaines :
tous les vivants n’étaient pas égaux. certains avaient un pouvoir surnaturel et social.
Donc toutes les dépouilles n’ont pas le même statut.
Certaines communautés disent :
- il faut les enterrer
- d’autres disent il faut les conserver
- d’autres encore envisagent des usages rituels
Et certains disent que ces ancêtres peuvent encore agir pour protéger la communauté.
Les communautés identifient :
- les familles
- les chefs coutumiers
- les tradipraticiens
- la diaspora
- et l’État
comme acteurs principaux
En guise de conclusion :
les attentes des communautés doivent converger avec les démarches de restitution.
On doit restaurer l’autorité coutumière.
Le rôle des familles, des rituels, de la consultation communautaire et des demandes de réparation est central.
Le retour ne peut être réduit à un simple transfert matériel, mais doit être compris comme un processus de mémoire collective, de représentations sociales, de deuil et de justice réparatrice. Et enfin, les informations doivent être mieux véhiculées pour que les populations comprennent la restitution et puissent y participer.
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