Table ronde 1 : Demandes de restitutions et les réalités politiques

Theodore Ndoni Nganzi, Avocat au barreau de Kinshasa et professeur à l’Institut national des arts & Nicole Sapato, Directrice du Musée national de Lubumbashi ; Aisha Drame, Directrice du centre d’art Waza.


J’ai une autre question pour vous. Quand vous parlez de responsabilité, éducation, vous avez parlé aussi d’accompagner aussi le peuple à pouvoir comprendre aussi d’où il vient et aussi où il va.

Alors moi je voudrais savoir quand vous dites que… donc on attend une position ferme quelque part du gouvernement pour pouvoir accompagner la démarche du gouvernement.

Mais est-ce que le musée peut-il lui-même déposer une demande de restitution ?

Tout en accompagnant… en accompagnant le gouvernement, est-ce que vous pouvez le faire, donc accompagner par exemple les populations et aller faire aussi une demande de restitution ?


En tant que directrice du musée national de Lubumbashi, je dirais non.

Pourquoi ? Le musée national de Lubumbashi dépend de l’Institut des musées nationaux du Congo. Donc nous avons un directeur général.

Nous ne pouvons rien entreprendre qui ne vienne de la hiérarchie ou qui n’ait l’approbation de la hiérarchie, et même le directeur général tel qu’il est, il dépend du ministère, et le ministère dépend de la haute hiérarchie.

Donc tout part de la tête. Lorsque la tête décide, donc d’État à État, on décide, en ce moment-là ça remonte au niveau des autres institutions et c’est plus facile maintenant pour le musée d’accompagner.

Mais nous, quand on reprend ça, on ne peut pas le faire.

— Vous n’avez pas mandat de le faire ?
— Oui.


Je voulais juste ajouter quelque chose par rapport à la demande officielle de restitution des objets d’art ou des restes humains.

Au fait, au départ, madame la ministre voulait écrire directement à ceux qui s’occupent de la question, mais après débat, nous avons dit que c’est une question sensible et complexe qui a des implications non seulement culturelles, mais aussi juridiques et diplomatiques.

Il fallait commencer par une note d’information Conseil des ministres, et c’est ce qui a été fait. Madame la ministre a soumis une note d’information pour sensibiliser toutes les autorités au sein du Conseil des ministres. 

Et après qu’ils aient été sensibilisés, elle a été autorisée à poursuivre le processus.

Nous avons en même temps transmis un projet de demande officielle à madame la Première ministre pour qu’elle saisisse son homologue belge pour faire une demande officielle de restitution. 

Mais ça traîne quand même, ça fait deux ou trois semaines. C’est pour cela que nous avons fait un rappel.

Donc c’était une question de procédure administrative simplement.

Mais ce qui est vrai, c’est que le gouvernement de la RDC est décidé à aller de l’avant sur la question et à faire une demande officielle pour que les restes humains soient restitués.

Ce n’est pas une question de négligence. L’engagement politique est là.

Au départ, beaucoup de ministres n’avaient pas toutes les informations. Il fallait que les experts puissent recueillir toutes les informations et sensibiliser les autorités politiques.

Maintenant qu’ils ont reçu toutes les informations techniques, ils sont même étonnés d’apprendre qu’il y a des crânes humains qui traînent dans les musées et dans les laboratoires ici en Belgique. 


Une autre information, c’est que la question ne concerne pas seulement la Belgique.

Il y a aussi l’université de Genève.

Et là, ça avance très vite parce qu’il y a eu un accord qui a été signé et que très bientôt ces dépouilles pourront rentrer rapidement à Kinshasa. 

Mais il y a aussi les États-Unis avec le cas emblématique d’Ota Benga, qui avait été déporté et exposé au zoo de New York au début du XXe siècle. 

Avant sa mort, il disait toujours : “bring me back home”.

Donc aujourd’hui il y a un comité Ota Benga et des démarches sont en cours avec test ADN et procédures avec les autorités américaines. 


Donc pour nous c’est une question de dignité.

Ce n’est pas seulement une question de relation bilatérale avec la Belgique.

Nous travaillons partout où nous pouvons retrouver des restes humains exportés de manière illicite.


Donc j’en reviens quelque part à ma première question… puisqu’ici ils disent qu’il faut une loi pour restituer, et qu’une loi est en préparation en Belgique.

Alors au niveau du Congo, est-ce qu’on attend une loi ou ce sont des accords d’État à État ?


Nous, au niveau de la commission, lorsqu’on faisait les discussions avec la partie belge, nous avons dit clairement que pour la RDC il s’agit de trois catégories :

  • les objets d’art
  • les archives
  • les restes humains 

Dans le projet d’accord bilatéral, il n’était question que des objets d’art.

Mais nous avons dit que cela devait aussi inclure les archives et les restes humains.


En dehors de toute législation, lorsqu’il y a la volonté politique, on peut signer un accord bilatéral et very rapidement passer à l’exécution, ne fût-ce que pour les restes humains. 

Pour les objets d’art, l’accord a été accepté par la partie belge, mais ce qui pose problème, c’est la question de la réparation.

La partie belge a éludé cette question.

Donc maintenant deux options :

  • faire un accord limité aux objets
  • ou continuer les discussions pour les archives et les restes humains

Mais cela dépend de l’autorité politique.

À notre avis, on n’a pas besoin d’une loi spécifique.

C’est une question éthique.


Alors je reviens vers vous.

La restitution, ce n’est pas seulement une question juridique, c’est aussi une question humaine.

Vous accompagnez les populations.

Est-ce que vous faites aussi ce travail dans le cadre du rapatriement ?


Il est vrai que nous sommes comme leur porte‑parole.

Mais dans notre processus d’éducation, on n’en est pas encore au processus de rapatriement.

Quand vous êtes au pays, vous êtes face à des communautés où la population se désintéresse des œuvres d’art.

La religion éloigne la population de la tradition. 

Alors le premier rôle que nous nous sommes assigné est celui de ramener d’abord les populations à être proches de cette tradition.

Non pas dire que ce sont des fétiches.

Parce que quand on dit cela, il y a une réticence.

Et donc ça ne sert à rien de parler de rapatriement tant qu’il y a cette réticence.


Donc notre rôle est de faire comprendre que la tradition n’était pas si mauvaise que ça.

Nous expliquons l’histoire, les valeurs.

Quand cela rentre dans leur tête, alors au deuxième niveau, on pourra parler de rapatriement.


Même les enfants aujourd’hui ne connaissent rien à la tradition.

Quand ils viennent au musée, ils découvrent.

On fait même des simulations, des danses, des initiations pour montrer ce que c’était.


LB : Mais vous n’avez pas peur que le retour des ancêtres soit mal perçu ?

Certains parlent de sorcellerie, de malédiction.


TN : Non.

Cela, c’est un autre processus où il faut commencer par les responsables des églises.

Ils sont plus influents que nous. Quand ils auront compris, ils pourront transmettre aux fidèles. 


LB : Question au ministère : qu’est-ce que vous faites pour accompagner ce travail ?


TN : Nous avons visité le musée de Lubumbashi. Nous travaillons avec tous les musées en termes d’infrastructures, de réserves et de moyens. Nous savons que les budgets sont limités.

Donc nous réfléchissons à des partenariats public‑privé. Pour permettre aux musées de financer leurs activités.

Il faut distinguer deux dimensions :

  • les objets d’art → nécessité d’une sensibilisation
  • les restes humains → question beaucoup plus sensible

Beaucoup de ministres eux-mêmes n’avaient pas l’information qu’il existait des crânes en Belgique.

Maintenant l’information est partagée, la demande officielle est en cours, les négociations sont en cours.

Je crois que bientôt nous pourrons avancer très rapidement.

LB : Je vous demande d’applaudir. On va faire une courte pause de 10–15 minutes.