Patrick Mudekereza

Patrick Mudekereza (UNILU et ULB), Pour un processus participatif de resémantisation du patrimoine à restituer


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Merci Laurent, merci maman Babin, merci à tous les organisateurs, Yasmina et toute l’équipe.

Je suis très content de cette organisation qui arrive à répondre au niveau de complexité qu’un tel débat nécessite, c’est-à-dire avoir des personnes du Congo et des personnes de Belgique, de la diaspora congolaise, de Belgique et aussi du Congo même, aussi bien au niveau des autorités politiques, des chercheurs, des activistes et aussi des professionnels du patrimoine.

Et voilà, moi je vais aussi m’intéresser à une autre type d’hybridité que ce sujet implique, ça veut dire la question de la resémantisation, comment est-ce qu’on construit le sens de ces objets, de la même façon, en tenant compte à la fois des points de vue qui sont développés à l’intérieur des institutions comme les musées, mais aussi en tenant compte du sens que ces objets ont acquis ou peuvent encore acquérir au sein des communautés.

Donc je m’appelle Patrick Mudekereza et je suis doctorant en histoire de l’art entre l’Université de Lubumbashi et l’Université libre de Bruxelles, co‑dirigé par Nathalie Nys et Pierre Kalenga dans chacune des deux universités.

Je suis aussi moi-même dans une forme d’hybridité parce que je suis un jeune chercheur, comme je dis toujours, mais j’ai plus d’expérience comme opérateur culturel, notamment avec le centre Waza, et vous verrez que c’est quelque chose que j’ai ramené dans ma démarche de recherche.

Donc je fais une recherche action, ça veut dire que dans ma recherche il y a aussi des projets artistiques qui sont développés et donc des collaborations avec des artistes dans les communautés à Lubumbashi et à Moba.

Et donc la photo que je vous montre, je ne vous en montrerai pas énormément, c’est une photo de terrain où le livre que vous voyez est un livre où j’ai rassemblé des objets que j’ai repris dans les bases de données des musées ici pour discuter avec, notamment ici c’est un groupe religieux qui s’appelle Basalikobe à Kasenga, près de Kirungu Moba.


Alors je vais donc commencer par une provocation : qu’est-ce qu’on veut restituer ?
Ensuite, je vais moi-même me lancer dans une provocation personnelle en présentant le musée comme obstacle à la restitution, même si c’est un acteur bien sûr clé là-dedans.

Je vais présenter des cas concrets ou des expérimentations que j’ai réalisées avec des artistes tabwa et enfin finir par la réponse à cette provocation, c’est-à-dire ce que l’institution pourrait apprendre d’une démarche de resémantisation qui implique également les artistes.


En 2022, j’étais invité à écrire un texte pour un spectacle qui s’appelle The Ghosts are Returning, un spectacle monté en Allemagne et qui a beaucoup tourné en Suisse.

Dans ce spectacle, un scientifique a sorti cette phrase :
« Restituer, restituer, c’est bien beau de restituer, mais va‑t‑on apprendre aux villageois africains l’histoire de l’art ? » 

Alors cette phrase dénote une certaine arrogance.

La restitution va prolonger la muséalité occidentale, le sens que les objets ont acquis ici, y compris dans les villages en Afrique, dans la perception de ce chercheur.

Mais si on retourne la question, on pourrait y voir une sorte de pertinence :
quand on restitue l’objet ou les dépouilles, qui décide du sens ?

Et c’est là que la question de la resémantisation devient importante.


Ma provocation, c’est de dire que quelque part, le musée peut devenir un obstacle.

Je le dis dans un musée, et je passe moi-même beaucoup de temps dans les musées.

Pour illustrer ça, je voudrais expliquer un paradoxe que Ivan Illich développe.

Au départ, une institution est créée pour répondre à un besoin réel.
Dans le cas du musée, c’est la patrimonialisation.

Mais ensuite, l’institution grandit, devient monopolistique, et rien ne se passe en dehors d’elle.

Et le résultat :

l’institution crée le problème qu’elle prétend résoudre.

Pour le musée :

  • le sens des objets est figé
  • les communautés sont exclues

Ça ne veut pas dire qu’on doit supprimer les musées, mais qu’il faut remettre leur autorité en question.

Le musée ne peut plus être le seul acteur qui donne du sens aux objets.


Cas concrets

1. Le cas des dépouilles en Suisse

En 2022, on travaille sur un projet lié à des dépouilles conservées à Genève.

La recherche de provenance s’est faite uniquement dans les archives.

Nous, artistes, on décide d’aller sur le terrain malgré les avertissements.

Et une fois sur place, on retrouve la mémoire des personnes dans les communautés.

On retrouve même des témoignages directs sur les pratiques de collecte.

Cela montre que :

  • l’institution n’a pas fait ce travail
  • la démarche artistique ouvre d’autres possibilités

2. Les artistes tabwa

Joseph Kassau

Il découvre le nom de son grand‑père, batteur de tambour (fukula).
Il part à la recherche de ces objets dans les musées.

La recherche devient :

  • intime
  • politique
  • collective

Denise Maheo

Journaliste radio.

Elle travaille sur les calebasses :

  • peu exposées
  • sans valeur muséale forte
  • mais importantes culturellement

Elle raconte leur « solitude » dans les réserves et leur désir de retrouver une vie.


Axon (sculpteur et chef coutumier)

Il travaille sur un ancêtre exilé suite à la colonisation.

Il utilise :

  • archives
  • tradition orale

pour produire une « fable » entre histoire et mémoire.


Alphonse (sculpteur)

Artiste dont les œuvres circulent sans nom.

Son anonymat montre les logiques du marché de l’art.


Conclusion

Ce qu’on peut répondre à la provocation initiale :

ce ne sont pas les communautés africaines qui doivent apprendre l’histoire de l’art, ce sont les institutions qui doivent apprendre à les écouter.

La restitution ne se limite pas à rendre un objet.

Le plus important est de rendre la parole aux ayants droit.

Et c’est ce que ces démarches essaient de faire :

  • produire du sens
  • mobiliser les communautés
  • anticiper la restitution